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  Le gouvernement fédéral est en train de réévaluer les risques associés aux néonicotinoïdes, insecticides les plus vendus au monde. L'Agence de réglementation de la lutte antiparasitaire (ARLA) de Santé Canada doit décider si elle les réautorise pour 15 ans ou, au contraire, si elle doit les interdire.
 
Les néonicotinoïdes, dits « tueurs d'abeilles », sont au coeur de l'actualité ces derniers jours après des allégations d'ingérence du privé dans la recherche publique et les résultats d'une étude québécoise illustrant pour la première fois leur effet sur la santé.
 
La biologiste de l'ARLA Mélanie Whiteside, qui évalue leurs risques environnementaux, a accepté de répondre à nos questions.

1. Des études ont démontré la toxicité des néonicotinoïdes pour les abeilles, d'autres constatent des effets potentiels sur la santé humaine. Des recherches démontrent, par ailleurs, que ces insecticides sont peu nécessaires et peu efficaces pour les agriculteurs. Dans ce contexte, pourquoi le gouvernement fédéral ne retire-t-il pas leur homologation?
 
Au-delà des études que vous mentionnez, il y en a d'autres auxquelles on a accès. Certaines sont fournies par les compagnies de pesticides, d'autres sont disponibles dans la littérature scientifique et nous nous basons sur l'ensemble pour effectuer notre évaluation. Si certaines sont peut-être contradictoires, dans l'ensemble, avec des mesures d'atténuation, on juge que les néonicotinoïdes peuvent être utilisés. Maintenant, les néonicotinoïdes sont en cours de réévaluation. Nous recueillons actuellement les commentaires pour en arriver à une décision finale [cet automne].

2. Pourquoi ces pesticides sont-ils autorisés avant que des études ne soient menées sur leur éventuelle dangerosité? Pourquoi n'est-ce pas le contraire?
 

Il faut faire attention. C'est bel et bien le contraire qui est fait. Lorsqu'on homologue un produit, on reçoit préalablement des centaines d'études, simplement pour caractériser le risque pour l'environnement. Pour la santé humaine, on reçoit aussi des études. C'est obligatoire. L'ARLA est l'organisme qui reçoit le plus de données pour soutenir une homologation, plus encore qu'en pharmacie. On sait très bien que les pesticides sont des molécules toxiques à la base.

3. Qui fait ces études préalables dont vous parlez?
 

Généralement, ce sont les compagnies de pesticides. Et souvent, on est critiqués à cause de ça. Mais je veux vous assurer que les études qui sont faites par les compagnies le sont selon des protocoles approuvés à l'international. Si l'étude ne respecte pas le protocole, on se réserve le droit de ne pas l'accepter. Donc, la qualité des études, elle est évidente.
Les études doivent aussi être faites selon les bonnes pratiques de laboratoire, et un inspecteur d'une association internationale indépendante se rend sur place pour s'assurer que c'est respecté. [Il n'y a donc pas d'inspection du fédéral, NDLR] Et nous, on se réserve le droit de revérifier les résultats, refaire les calculs et, au besoin, de tirer nos propres conclusions.

4. Il est pourtant déjà arrivé qu'on retire l'homologation de pesticides parce que le fédéral s'est rendu compte, après coup, qu'il n'était pas bon de les utiliser...
 

Si on prend l'exemple des néonicotinoïdes, lorsqu'ils ont été homologués, il y a 15 ans, l'état de la science était très différent. À l'époque, les néonics étaient un type de molécule complètement nouveau. Notre cadre d'évaluation des risques n'était pas adapté à l'enrobage des semences. Il ne faut pas oublier que ce n'est pas qu'au Canada que le produit a été homologué, c'est partout dans le monde. Avec les connaissances qu'on avait à ce moment-là, on a pris une décision. Maintenant, la science évolue et notre façon d'évaluer les risques aussi. C'est pour ça qu'il faut les réexaminer. Ça peut sembler contradictoire, mais en fait ça ne l'est pas.

5. Au départ, les néonics ont été homologués par Ottawa de façon « conditionnelle ». Comment est-ce possible d'homologuer un produit sans en être vraiment certain?
 

C'est une préoccupation qui a été soulevée par le commissaire à l'environnement [en 2015], et en réponse, l'ARLA ne fera plus d'homologations conditionnelles. Au sujet des néonics, il faut préciser que nous disposions de centaines de données au moment de l'homologation, même des données sur les abeilles, mais elles ne montraient aucun effet. Les risques pour la ruche apparaissaient faibles, au départ. Nos scientifiques ont posé d'autres questions, sont allés au-delà du cadre d'évaluation, au-delà des études qu'on avait. C'est pour ça qu'on a eu une homologation conditionnelle, parce qu'on voulait avoir réponse à nos questions.

6. Comment se fait-il qu'en Europe, des pays aient déjà décidé de bannir les néonics et que nous y réfléchissions encore?
 
Ça peut donner l'impression qu'on est en retard, mais on est quand même un peu en avance. Nous avons été le premier pays du monde à suggérer de bannir un des néonicotinoïdes en raison des risques aquatiques. Ce n'était pas une décision politique, c'était basé sur notre évaluation scientifique. Par ailleurs, on a publié notre évaluation des risques pour les abeilles bien avant l'Europe. Donc, on n'est pas réellement en retard. La seule différence, c'est que l'Europe a imposé un moratoire qui a limité les usages, mais la décision de bannir n'est pas encore appliquée à travers l'Europe. [La France a décidé d'interdire les néonics dès septembre 2018, NDLR]
 
Source : ici.radio-canada.ca
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